Les bonnes feuilles de « La fierté comme viatique », Tome II des mémoires de Saïd Sadi

Hocine Ait Ahmed, Ferhat Mhenni, Taos Amrouche, Mohamed Boudiaf, Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib, Abderrahmane Bouguermouh, Avril 80, la première ligue des droits de l’homme, Boumediene, Mouloud Kacim, l’Afrique du Nord, le FFS, le Sahara occidental, etc., sont autant de personnages et d’éléments que Saïd Sadi évoque, dans des contextes distincts mais qui laissent apparaître un engagement continu et irrépressible pour la réhabilitation de la culture berbère et l’épanouissement démocratique de l’Algérie dans le Tome 2 de ses mémoires, La Fierté comme viatique. En voici un avant-goût.

« L’apartheid du Festival Panafricain de 1969 »

À Alger, on entendit chanter en anglais, français, arabe, swahili, bambara, zoulou, mais pas en… berbère, langue originelle du pays et dont l’alphabet était l’un des plus anciens au monde.

Au début, nous pensâmes qu’il s’agissait là d’une question de mauvaise organisation ou de retard de programmation. Puis les jours passèrent sans qu’aucune affiche kabyle ou, plus généralement, amazighe apparaisse. Nous étions perplexes car des camarades de Paris nous avaient fait savoir que Taos Amrouche avait été reçue à l’ambassade d’Algérie pour organiser sa participation au Festival. Il y avait là comme un paradoxe.

[…] Je peux témoigner que ce qui a frappé Taos Amrouche à l’été 1969 et, par-delà sa personne, la mémoire amazighe, a été un moment de césure intellectuelle et métaphysique pour nous tous. Je relevai que Chérif Kheddam prit acte d’une situation révélée par une décision de rupture tectonique. Ceux qui ne l’ont plus quitté comme son ami Madjid Bali partagent ce constat.

Toutes choses égales par ailleurs, l’apartheid de ce Festival panafricain eut le même effet sur lui que celui généré par les massacres du 8 mai 1945 sur des militants nationalistes qui se forçaient à entretenir l’espoir que des évolutions conséquentes pouvaient être arrachées à l’ordre colonial.

Ce fut pour lui un moment de bascule ou, en tout cas, de précipitation qui imprima définitivement sa réflexion, son positionnement ; ce qui ne manqua pas d’affiner son œuvre.

« L’escroquerie de Ferhat Mhenni »

Le premier couac vint de là où on s’y attendait le moins. Un jour, Ferhat m’apprit que Kamal Hamadi, lui-même chanteur et producteur de spectacles, lui demandait de participer en France à l’organisation d’un gala programmé par l’Amicale des Algériens en Europe, une organisation satellite du FLN dont les tontons macoutes n’hésitaient pas à attaquer les manifestations de l’opposition. Le sujet était sensible, mais Ferhat n’étant jamais sorti du pays, je vis bien que la proposition le tentait. Je lui recommandai de se tenir à l’écart de tout ce qui pouvait s’apparenter à une expression politique de soutien ou de rapprochement avec le pouvoir. Il semblait avoir bien saisi le risque. Accompagné de Abderrahmane Si Ahmed, étudiant en médecine de ma promotion et qui était son guitariste, il fit partie de la troupe qui se rendit en France. Au retour, l’un et l’autre semblaient d’autant plus satisfaits de leur séjour qu’ils avaient su adroitement esquiver les réceptions officielles ; d’ailleurs, ils n’apparurent sur aucune photo des organes chargés de couvrir la tournée. Puis, tout d’un coup, un bruit se répandit dans le cours de berbère comme une traînée de poudre. Sollicités par le producteur Hachelaf, Ferhat et Abderrahmane avaient enregistré illégalement A Vava Inouva et la chanson de Nordine Chenoud Chenoud hemlegh kem (Chante, je t’aime), qui figurait aussi au hit-parade derrière le succès de Idir. Un petit séisme. Idir qui était appelé à l’armée pour accomplir son service national se voyait dépossédé de son œuvre par des camarades militant à ses côtés. Je ne sais s’il fut aussi enregistré à Alger mais des quarante-cinq tours circulèrent dans la capitale. Sur la pochette, on pouvait lire que l’auteur était un certain Aït Men, ce qui eut le don d’irriter Aït Menguellet qui redoutait légitimement de voir son nom associé à ce qu’il fallait bien appeler une escroquerie.

[…] Ferhat, probablement culpabilisé par sa mésaventure, fut encore plus avenant et plus engagé. Plus concentré aussi. Quelque temps plus tard, il produisit ce qui reste pour moi sa meilleure chanson : Aqcic d uɛeṭṭaṛ (L’Enfant et le mendiant).

« L’approche spirituelle de Dda Lmulud »

Avec Yacine, nous apprenions que l’enracinement n’avait d’intérêt que s’il était un tremplin nous projetant dans l’universalisme. Le communisme de l’auteur de Nedjma qui se voulait un foisonnement d’originalités ne connaîtra pas beaucoup de déclinaisons heureuses dans le monde. Qu’importe : nous étions en mal de référents et à la recherche de socles structurants : tout ce qui participait de l’audace intellectuelle, tout ce qui stimulait la parole libre était bienvenu pour nous. Devant nos hésitations, dans nos tâtonnements conceptuels, cette abstraction idyllique, sans réelle application concrète, nous convenait. Pour ce qui le concernait, Mammeri, que nous appelions affectueusement Dda(1) Lmulud, développait une approche plus spirituelle. Quand on est en paix avec soi, on est plus qualifié pour attendre ou atteindre l’autre. La vigueur de l’attachement de Mammeri à l’identité amazighe n’avaient d’égales que sa tolérance et sa curiosité. C’est l’homme du renouveau kabyle qui passait des semaines dans le grand désert algérien pour collecter pièce après pièce les fragments de la tradition orale arabophone de l’Ahellil du Gourara(2). Lorsque le rouleau compresseur du parti unique venait mettre à mal nos laborieuses tentatives d’insertion de la pluralité dans une matrice nationale univoque, celui qui nous accompagna de sa patience et de sa science avait souvent à la bouche la phrase de Paul Valéry : «Enrichissons-nous de nos mutuelles différences.»

Une manière de suggérer que l’unicisme est vain et stérile. Plus tard, quand des camarades trop pressés tenteront de justifier notre protection culturelle par l’enkystement et le rejet de l’autre, il dira : «Le ghetto sécurise peut-être, qu’il stérilise, c’est sûr.»

« Tu chanteras, Nna Taos ! »

Au moment où j’écris ces lignes, c’est-à-dire cinquante-et-un ans plus tard, je ne sais ni comment ni pourquoi je lâchai d’instinct une promesse qui était un défi bien téméraire si l’on devait s’en tenir aux contraintes de l’époque. Sans doute que, le temps passant et l’éventualité d’une réponse négative se précisant, j’avais inconsciemment refusé un affront qui, à travers Taos, nous atteignait tous.

«Tu chanteras, Nna Taos.

− Pardon ?

− Oui, tu chanteras pour les étudiants. Nous animons le Cercle de culture berbère à la cité universitaire de Ben Aknoun. Nous y organisons des conférences et diverses manifestations. Tu pourras t’y produire.

− Tu crois qu’ils vont laisser faire ? Et puis, je ne voudrais pas vous encombrer avec mes problèmes. Ils pourraient même prendre cette rencontre comme prétexte pour éteindre toute forme d’expression et empêcher vos activités.

− Nous reparlerons de tout cela plus tard. Sache, cependant, que si tu le veux, cette possibilité existe.»

Dans la soirée, j’informai les camarades les plus aguerris de la situation sans rien omettre des faits et de leur contexte politique. Une stratégie s’élabora assez rapidement. Nous inviterons Taos Amrouche dans le cadre de nos activités du Cercle de culture berbère, sans pour autant dévoiler les oppositions qu’avait rencontrées la candidature de notre cantatrice au Festival.

«Boudiaf, un sacré cran ! »

La langue et la culture françaises faisaient partie des sédiments constitutifs de la personnalité algérienne […] Ce n’est qu’en 1986, quand, détenu au pénitencier de Lambèse, je rédigeais mon livre Algérie, l’échec recommencé ?, que je pris la résolution d’affronter cette autocensure lourde de sens et de conséquences pour le destin de l’Algérie et, plus généralement, celui de l’Afrique du Nord. Un seul homme politique eut le cran de se prononcer sans ambages sur ce sujet : Boudiaf. Au mois de mai 1992, je me trouvai dans son bureau avec Amara Benyounes en train de discuter des considérations géopolitiques, des priorités politiques et des urgences économiques et sociales sur lesquelles devait se pencher le futur gouvernement. Au bout de deux heures, le tour d’horizon fut fait. Et sur l’essentiel, nous étions d’accord. Je relançai la discussion pour lui dire que puisque l’on avait décidé de mettre toutes les choses à plat, autant aborder des dossiers qui ne figuraient pas au menu politique de sa génération et dont certains pouvaient fâcher. Il se raidit et sursauta :

«C’est-à-dire ?

− C’est-à-dire que la question identitaire que vous avez résumée de façon binaire devrait désormais être appréhendée dans ses trois composantes : arabité, islamité et berbérité.

− Et qu’est-ce que tu fais de la francité ? Depuis quand as-tu vu une chaise stable avec seulement trois pieds ? Il faut en finir avec les hypocrisies.»

La spontanéité avec laquelle fusa la remarque me pousse, aujourd’hui encore, à considérer qu’elle reflétait une pensée bien mûrie.

« L’assassinat de Kamel Amzal »

Au mois de juillet, un paramédical kabyle qui se prénomait Achour, arrêté pour islamisme, m’apprit que l’un des détenus de l’infirmerie n’était autre que Fethallah Assoul, l’assassin de Kamal Amzal. Le jeune homme portait une barbe hirsute en prison et jouait au football matin et soir. Il ne semblait pas souffrir de pathologie particulière pour mériter d’être hébergé à l’infirmerie.

Normalement, les auteurs de ce genre de crimes étaient automatiquement internés à Lambèse. À chaque fois que je le voyais hurlant et courant dans la cour, j’étais saisi d’un profond malaise. Pour moi, le silence de la procession qui avait accompagné l’enterrement de Kamal était comme violé par les hurlements de son meurtrier. Je notai que le beau visage de notre jeune camarade contrastait avec la face lunaire de son assassin et le tempérament pétillant de l’étudiant martyr — dont me parla à maintes reprises Mustapha Bacha — était le contraire de ce que donnait à voir et entendre Assoul. Depuis que l’identité du personnage me fut révélée, la remémoration de ce drame me revenait plusieurs fois par jour.

Ce fut la première fois que les islamistes avaient assassiné un militant du mouvement culturel. La mort de Kamal avait anéanti tout le monde, y compris ceux qui, comme moi, ne le connaissaient pas personnellement. Paradoxalement, la dignité de la famille, au lieu de nous soulager, ajouta à notre détresse le jour de sa mise en terre. À la douleur de voir une vie fauchée par la barbarie à la fleur de l’âge s’ajoutait l’angoisse de la signification de cet assassinat dont chacun de nous pressentait qu’il pouvait bien ne pas être le dernier.

« Beni Abbès renaissant, Beni Abbès séduisant »

Venant clore l’océan de vagues de sable, l’oasis de Beni Abbès distribue un vigoureux vert qui suit l’oued serpentant sous la ville. Un coin de paradis. C’est cet endroit que choisit Bertolucci pour tourner son film Un thé au Sahara. Le site est le principal personnage de la production. C’est la magie de cet endroit qui devait faire revivre une passion que ni l’argent, ni la culture, ni la célébrité ne purent maintenir. Je me promis de revenir sur ces lieux où l’homme et son milieu avaient réussi de merveilleuses noces. Trente-cinq ans plus tard, mon gendre, le Docteur Lamine Zetaren qui faisait son service civil à Beni Abbès, m’invita à lui rendre visite. Jeune médecin appliqué et sociable, il y avait installé une belle section de notre parti. […] Je fus invité à dîner chez le chef de section du RCD, Abdallah Bouhadda, un technicien des télécommunications. Les élections municipales se tinrent l’année suivante. Préparer une liste et redonner son lustre à la ville qui m’avait bouleversé dans ma jeunesse fut pour moi un devoir de reconnaissance personnelle et un challenge politique. Malgré les pressions et les fraudes, le RCD enleva l’Assemblée communale.

Averti des méthodes de la police politique qui avait décidé de nous contenir en Kabylie, j’entrepris d’effectuer une tournée dans la trentaine de mairies que nous avions gagnées en dehors de nos fiefs traditionnels. Évidemment, Beni Abbès faisait partie du périple.

Le maire avait déjà préparé son programme. Ses priorités : l’ouverture de l’aéroport et la réfection de l’hôtel Le Grand Erg construit à l’occasion de la traversée transsaharienne de Citroën. Il était d’ailleurs réalisé sur la base du chevron de la marque automobile française. Devenu un tripot, il était le lieu de rencontre des dépravés de la région. Sa restauration était une urgence car il fallait un lieu d’hébergement décent en ville pour amorcer un tourisme de gîte auquel étaient associées les populations. À côté de ces deux urgences, Monsieur Bouhadda ambitionnait de protéger le gisement de granit fossilisé que des proches d’apparatchiks du FLN exploitaient comme carrière de gravier.

Il souhaitait aussi notre aide pour mobiliser une jeunesse abandonnée au chômage et livrée à des migrations vers des métropoles plus importantes mais où rien ne pouvait assurer un accueil garantissant un minimum de confort et de sécurité. Nous étions décidés à faire de Beni Abbès notre municipalité vitrine dans le Sud. En une année, l’hôtel ouvrit ses portes, l’accord d’aménager l’aéroport fut signé et des jeunes avaient été reçus par la commune de Septèmes-les-Vallons, près de Marseille, pour y recevoir des formations de guides touristiques. Un club de ski sur sable vit le jour. Je fus émerveillé de voir des jeunes dévalant les pentes des dunes. La discipline promettait de se vulgariser rapidement. Nous fîmes venir ces skieurs à la station d’hiver de Tikjda en Kabylie en attendant d’envoyer au Sud des jeunes Kabyles. Beni Abbès renaissait, Beni Abbès séduisait, Beni Abbès et avec elle le RCD local, qui enregistrait des adhésions.

« La petite Kabylie en effervescence »

En 1981, et malgré une présence policière ostentatoire, les cours de berbère d’Alger, celui de la Faculté centrale et celui du campus de Bab-Ezzouar, connaissaient une fréquentation impressionnante. C’était trop beau. Le 19 mai, Journée nationale de l’étudiant, des manifestations éclatèrent à Alger et dans la région de Bejaïa. Dans la capitale, la question des franchises universitaires fut la cause essentielle de la mobilisation. Les policiers ciblèrent les militants les plus en vue. Il y eut vingt-et-un interpellés dont trois, Arezki Aït Larbi, Mustapha Bacha et Salah Boukrif, avaient fait partie des vingt-quatre détenus de l’année précédente.

L’enseignant Mustapha Benkhemou et Abderrazak Hamouda(3), un étudiant qui commençait à sensibiliser les jeunes lycéens dans les Aurès, furent également internés.

Au même moment, la Petite Kabylie était en quasi-rébellion. Plusieurs manifestations se déroulèrent dans la vallée de la Soummam. Certaines étaient bien encadrées, d’autres moins. Elles faisaient suite au «rapport culturel» du FLN, un verbiage sans consistance, censé répondre au séminaire de Yakourene. Par ailleurs, une rumeur venue d’on ne sait où faisant état de l’annulation du projet de création d’une université à Béjaïa exacerba les tensions. Des arrestations massives s’ensuivirent. Après ces évènements, trois étudiants très actifs en avril 1980, Aziz Tari, Djamal Zenati et Idris Gérard Lamari, qui faisaient partie des vingt-quatre militants déférés à la Cour de sûreté de l’État l’année précédente, furent recherchés. Eux aussi connurent leur période de clandestinité(4).

Saïd Sadi à Aït Ahmed : « Si tu rentres tu seras notre canne ! »

Je venais à peine de prendre mes premiers rendez-vous quand, un soir, la sonnerie du téléphone retentit. C’était Hocine. Il fut très aimable et m’invita à venir à Lausanne pour me reposer un peu. Je répondis que j’avais déjà des visites prévues avec mon ophtalmologiste et que j’attendais un contact pour voir un gastro-entérologue et ensuite un diabétologue.

«Vois pour l’ophtalmologie et la gastro mais pour la diabéto, nous avons un médecin de famille qui suit Djamila(5) depuis longtemps. Nous en sommes tous très satisfaits. Et puis, ce sera toujours une occasion pour revoir tout le monde.»

Je répondis oui.

Je fus installé dans un petit appartement sur les hauteurs de Lausanne qu’occupait Jughurta, le fils aîné de la famille Aït Ahmed. Le soir même, nous dinions avec Hocine au centre-ville. La disparition d’Ali et les complicités de la police française dans l’exfiltration de son assassin présumé Abdelmalek Amelou, les conditions de détention à Lambèse qu’il avait connues après sa condamnation à mort en 1965, ma famille et d’autres généralités furent au centre de notre discussion. Quand nous prîmes le café, Hocine s’attacha à connaître la situation réelle du pays. J’étais un peu surpris car je pensais que Hachemi Naït Djoudi(6), alors secrétaire général du FFS, le tenait informé. Je fis un tour d’horizon assez sobre.

«Ce n’est pas brillant. C’est un peu le naufrage et les islamistes en profitent beaucoup. Chadli pense qu’il suffit de leur dire oui pour équilibrer sa monture. À notre niveau, ce n’est guère mieux. En plus des traditionnels frottements internes consécutifs aux répressions, il y a une panne générale. Il faudra tout remettre en marche mais cela va prendre du temps car les formules que nous avons utilisées semblent un peu dépassées. Pour ce qui est du FFS, je pense que Hachemi t’en a parlé. En plus, la réunion de Londres a été sévèrement jugée en Kabylie. Je n’en connais pas les raisons ni les objectifs mais tu connais bien l’image de Ben Bella chez nous. Je ne sais pas si tu as revu Maître Aci mais même à Médéa, votre rencontre a causé des remous qui n’ont pas été simples à gérer.

− Nous en reparlerons demain. Va te reposer. Tu dois être fatigué.»

Le lendemain, Jugurtha, qui était alors journaliste dans un quotidien vaudois, me déposa à Ouchy, un grand parc qui bordait le lac Léman. Hocine m’y rejoignit en début d’après-midi. Comme je m’y attendais, il rentra dans le vif du sujet.

«De ce que tu m’as dit hier soir, la situation est instable et tendue. Il faut éviter que la colère seule ne soit le moteur de la contestation. Nous devons conjuguer nos énergies. Et il n’y a qu’une façon de faire : tu dois reprendre le parti.

Il émit des jugements sévères contre son secrétaire général qui, disait-il, lui annonçait un niveau d’organisation sans lien avec la réalité. J’étais gêné car, d’une part, Hachemi était un ami de promotion et un camarade de lutte ; d’autre part, je voulais couper court à l’hypothèse de ma réintégration dans le FFS.

− Tu sais Hocine, pour ce qui est de Hachemi, c’est toi qui l’as nommé ; tu peux l’évaluer mais pour moi, c’est un ami et je ne suis pas concerné par la qualité de son travail organique. Quant à reprendre le parti, ma position n’a pas changé d’un pouce depuis 1981. Je lui parlai en kabyle : «Ma tekcemḍ n d kečč i d taɛekwazt nneɣ, ma syagi ulamek. Si tu rentres, tu seras notre canne(7), mais d’ici, ce n’est pas la peine.

− Alors, tout ce qui a été fait l’aura été en vain. Hachemi travaille à Bordj Menaël. Il ne voit personne. Rentrer avec qui et comment faire actuellement ?

− Ça, c’est déjà une autre affaire. Si tu acceptes de rentrer, je peux prendre contact avec certains anciens du mouvement national qui ont gardé leur intégrité et qui peuvent reconstituer autour de toi un premier noyau. Le regroupement des jeunes ne va pas poser trop de problèmes.

− Et tu penses à qui ?

− Je pense à des gens comme Omar Boudaoud, Mebrouk Belhocine, Abdenour Ali Yahia ou même Mohand Saïd Mazouzi…

Hocine ne fit pas de remarque désobligeante sur ces noms, mais aucun ne semblait l’enthousiasmer.

− Ce n’est pas simple de rentrer avec le néant devant soi.

− On ne va pas reprendre la discussion de 1981. Sans une présence sur le terrain, il est impossible de suivre une situation aussi mouvante.

− Il y a toujours des moyens de communiquer.

− Ça ne suffit pas, Hocine. L’Algérie que j’avais laissée derrière moi quand j’ai été emprisonné en 1985 n’existe déjà plus. Je vis sur place et chaque matin j’observe des choses qui nous ont échappé la veille. Je vais m’avancer sur un sujet grave : s’il y avait aujourd’hui des élections libres, il y a zéro chance sur cent d’empêcher les islamistes de les remporter.

− À ce point ?

− Oui, à ce point. La situation est bien plus minée qu’on ne le dit. Et il ne faut pas compter sur Chadli pour l’appréhender à sa juste mesure. Il ne le peut pas et ne le veut pas.

« Des étendues de couleurs et de lumières »

En ce printemps 1973, les Haut-Plateaux offraient des variétés de plans fleuris féeriques. Des panneaux couvrant des dizaines de kilomètres carrés alternaient le blanc des marguerites avec le jaune des petites pousses de genêts. En certains endroits, des bouquets de ce qui nous apparaissait être une variété naine de coquelicots jetaient leur pourpre autour de dunettes ocres ou beiges. On eût dit que ce décor sortait des palettes des grands maîtres paysagistes. Je n’ai vu ce genre de compositions que sur des albums présentant certaines plaines d’Asie centrale à des périodes bien particulières de l’année. Puis, sans que rien l’annonce, la végétation disparaissait pour laisser place à des terres parsemées d’alfa où paissaient des troupeaux de dromadaires impassibles humant l’air matinal encore frais et lançant des bouffées de fumée blanchâtre par leurs naseaux béants. À l’écart et accroupis face au soleil encore rougeoyant, des bergers noyés dans leur djellaba marron faisaient brûler des touffes d’alfa pour se réchauffer.

Par moments, nous vîmes de petites cuvettes encore pleines d’une eau turquoise. Seul le schiste gris bleu de l’Atlas saharien limitait à l’horizon ces étendues de couleurs et de lumières naissantes. Dans la région de Saïda, le froid est encore vif pendant une bonne partie de la matinée au mois de mars. Quand nous fîmes une petite halte vers huit heures et demie pour prendre des photos de trois gazelles nous observant d’un petit monticule sur lequel poussait un palmier nain solitaire, nous ressentîmes un engourdissement quasi immédiat des extrémités de nos mains et de nos pieds. Comme nous voulions profiter des silhouettes des trois animaux décidément peu farouches qui se détachaient sur le ciel immaculé, Kadour nous proposa de faire flamber une touffe d’alfa pour nous réchauffer.

« Mohammed Dib, le désenchantement »

À côté du mystère Camus, un autre auteur m’intriguait : Mohammed Dib qui, d’ailleurs, rencontra l’auteur de L’Étranger avec qui il partageait la pauvreté de l’enfance, le compagnonnage avec le Parti communiste et l’activité de journaliste à Alger Républicain. Camus dont la plume avait gravé l’Algérie blanche voyait son symétrique en Dib qui invita le petit peuple de Tlemcen à assommer l’ordre colonial par la mise à nu de la misère dont il l’accablait. Au moment où parut La Grande Maison, premier volume de la trilogie algérienne qui se complétera par L’Incendie et Le Métier à tisser, un autre écrivain, Mouloud Mammeri, fit irruption dans la scène littéraire avec La Colline oubliée, autre annonce d’une œuvre qui, elle, inaugura une fidélité à la mémoire féconde qui traversera toute la production de l’écrivain kabyle. Il en fut tout autrement pour Dib. Lorsque l’Algérie accéda à l’indépendance, il dérouta son monde. Il s’éloigna du pays par sa production et son choix de vie. Dès 1962, il fut en rupture complète avec le style et la matière des écrits qui l’avaient révélé. Qui se souvient de la mer, La Rive sauvage ou Dieu en Barbarie signalèrent implicitement un désenchantement qui se traduira par une fuite en avant éperdue. Un instant, on pensa que son accord donné à la télévision algérienne pour adapter sa première œuvre en 1972 pouvait laisser penser à une possible reconnexion avec la vie nationale. Ce fut le contraire qui se produisit : il se rendit en Finlande à laquelle il réserva une trilogie nordique. L’écrivain dont les premiers romans furent une dénonciation crue de l’arbitraire colonial et qui lui valurent l’ire des partisans de l’Algérie française ne s’exprima pas sur les dérives politiques du régime algérien après la guerre, du moins pas en public. Ce silence me gênait. Comment un esprit aussi dense que Dib pouvait-il ignorer que les petits Omar de sa Grande Maison étaient en train de se dessécher dans le pays formellement libéré de l’ordre qu’il avait si généreusement et si courageusement dénoncé ? Le refus de continuer à s’investir dans la tourmente algérienne était-il un message adressé aux élites dont il alertait les consciences par son dépit muet ? Était-ce une transcendance camusienne d’un combat conjoncturel et donc inutile? Fallait-il parler à l’avenir par l’allégorie quitte à décevoir les contemporains ? L’adoption de la Finlande valait-elle tout autant que l’immersion en terre natale pour cet homme universel pour qui engagement avec les siens ne signifiait pas enfermement ? Dib a manqué à l’Algérie, je voulais savoir si l’Algérie avait manqué à Dib.

Saïd Sadi, Mémoires. La fierté comme viatique (1967-1987), Tome II, Éditions Frantz-Fanon, Algérie, mars 2021, 558 pages, 1 500 DA/25€.

 

1) Terme kabyle désignant un grand frère que l’on attribue par extension à tout homme plus âgé que soi auquel on veut témoigner du respect et de l’affection.

2) Cérémonies d’incantations et de célébrations cultuelles spécifiques au Sud-Ouest algérien auxquelles Mammeri a consacré une série d’études dont un recueil qui fait référence dans le genre.

3) Abderrazak Hamouda était le fils d’un célèbre officier de la guerre d’indépendance, le colonel Haoues, qui fut tué le même jour que le colonel Amirouche, le 28 mars 1959.

4) Ces trois étudiants furent présentés devant le procureur le 27 octobre 1981. Ils furent mis sous mandat de dépôt le jour même.

5) Prénom de l’épouse de Hocine, une femme avec laquelle Djoher et moi-même avons noué une belle relation.

6) Hachemi Naït Djoudi, un chirurgien urologue, était secrétaire général du FFS.

7) En kabyle, taɛekwazt, canne, veut dire à la fois support et guide.

 

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