De l’expressionalité plurale

Revoilà l’arabisation. Avec son cortège de récriminations. De menaces, de sanctions et de contraventions. Et avant tout la volonté de nier le multilinguisme ou plus précisément la multilinguité et partant la multiculturalité de la société algérienne. Par une hypothétique homogénéisation linguistique qui est plutôt une   hasardeuse tentative de monolinguisation. Ceux qui connaissent l’Algérie savent qu’il existe dans cette société une configuration linguistique pluridimensionnelle, se composant fondamentalement de L’algérien, la langue de la majorité, des langues de souche amazighe confinées dans une quasi clandestinité.  de l’arabe conventionnel ou du formel pour l’usage de l’officialité et de la langue française pour l’enseignement scientifique, le savoir et la rationalité.  Dans l’Anthropologie structurale, Claude Lévi-Strauss considérait « le langage, à la fois comme le fait culturel par excellence et celui par l’intermédiaire duquel toutes les formes de la vie sociale s’établissent et se perpétuent » .Si l’on considère la situation linguistique en Algérie, à la lumière de cette observation, il devient alors difficile de savoir ou s’arrête l’inter culturalité et ou commence l’acculturation. Il devient ardu de savoir comment démêler l’écheveau de l’inter, l’intra et le transculturel dans des situations concrètes et spécifiques d’émergence d’un processus culturel et linguistique, lui-même en constante reconstruction. Processus qui ne saurait se réduire à un quelconque recouvrement d’une mémoire linguistique mythique ou la réactivation d’un paradigme linguistique perdu. Châtrant l’enchevêtrement des cultures linguistiques, les unes dans les autres. Au commencement l’introduction massive de la langue arabe conventionnelle, assuré notamment par des enseignants du Moyen-Orient coopérants ethniques qui n’avaient, pour la plupart d’entre eux, reçu aucune formation les prédestinant à ce type de fonction. Persuadés de remplir une mission de restauration culturelle et morale, dont le point de départ et le support fondamental était la réhabilitation du fameux paradigme linguistique perdu. L’échec cuisant de cette entreprise de ré-expressionalisation du système scolaire, s’est révélé fort préjudiciable au système éducatif algérien et à travers lui, à la société toute entière. Cette première expérience qui était plus une pâle orientalisation qu’une véritable arabisation du système éducatif, s’est avérée incapable de répondre à une attente linguistique solidement ancrée dans une exigence de modernité d’une part et de satisfaire une demande sociale d’expression de substitution, sous forme de remplacement de l’usage de la langue française à l’école et dans l’administration par l’usage d’une langue algérienne évoluée. Promue au rang de langue académique. L’introduction d’un arabe scolaire décharné, sans ancrages dans la réalité algérienne et aux constructions syntaxiques éloignées de l’algérien en a paradoxalement, accentué l’extériorité. La langue arabe conventionlle ou du formel va se trouver dans une situation de double extériorité par rapport au système éducatif, où l’on distingue jusqu’à présent « l’arabe de l’école » de « l’arabe de la maison » et par rapport à la société et donc des langues locales qui n’ont fourni aucun effort pour l’intérioriser. L’échec de cette première tentative de ré-expressionalisation fut d’autant plus patent, que le système scolaire se transforma progressivement de lieu d’apprentissage de contenus scolaires, en lieu d’apprentissage de moyens de les exprimer ou encore de lieu d’apprentissage du savoir en lieu d’apprentissage d’une langue, consacrant ainsi un renversement du cognitif par l’expressif. Ce renversement est jusqu’à présent désigné par l’opposition dichotomique Langue nationale /langue étrangère. Désignation-occultation des rapports complexes d’une société à sa parole ou plus précisément à ses paroles. La langue arabe conventionnelle demeurant quant à elle, circonscrite dans un espace scolaire hybride, mais soumis aux épreuves et aux pressions de la prégnance sociale de l’algérien conjugué aux langues de souche amazighe. Prégnance sociale qui va à contre-courant d’un volontarisme linguistique entêté, ignorant la réalité du premier et chargeant de tous les maux la promotion des secondes, malgré une terne officialisation. Cette semi-officialisation de Tamazight, qui n’est parlé par aucune communuauté de matrice amazighe, indique bien la problématicité et donc la non maîtrise de la question linguistique telle qu’elle est traitée ou plus.

C’est pour cela que la langue arabe du formel imposée comme Sur-norme, escamote ainsi les réalités linguistiques qui prennent et reprennent quotidiennement corps dans les usages qui composent une multi-expressionnalité sociétale vivante. Le projet originel d’une arabisation du système éducatif, qui a d’emblée écarté l’algérien de l’usage, et les différentes variantes de la langue amazighe, en focalisant sur l’arabe conventionnel, a ouvert la voie à l’écart et par la suite, à la distance, devenue abyssale, entre intelligence linguistique sociale et intelligence linguistique scolaire. Sans compter que la notion d’arabisation, le « tâarib », qu’on brandit cycliquement, est un masdar qui signifie rendre arabe ce qui ne l’est pas. Par conséquent, arabiser la société algérienne c’est reconnaître qu’elle n’est pas arabe. Ce qui n’est guère éloigné de la réalité.

 

3 thoughts on “De l’expressionalité plurale

  1. Tout passage en force entraîne une pénalité. Celle ci nous a coûté chère…faut il poser la question linguistique en terme de générations ou en terme d’histoire …la question de la langue chez nous est chargées d’émotions et de sensibilités vu notre rapport à l’histoire qui est politisé à outrance et instrumentalisé au furs et à mesure chariant des intérêts divergents et conflictuels….etc ce qui rend le débat sur la question linguistique miné et…idéologisé…

    1. Tout à fait cher collègue et ami. Les institutions de formation en Algérie l’ont chèrement payé. Tant les dégâts sont incommensurables. Mais la cécité politique est souvent coriace. Six décennies de démantèlement sans tirer la moindre leçon. Et l’aberration continue. Encore plus acharnée.

    2. L’arabite du maghreb ,n’est-elle pas une entité civilisationnelle, culturelle, historique,multiethnique, ,multiconfessionnelle ,multidimensionnelle qui lui est non seulement propre ,mais aussi de portée UNIVERSELLE?

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