Littératures latino-américaines : De la dépendance à la reconquête (2e partie)

“Celui qui ne se sent pas offensé par l’offense faite à d’autres hommes, celui qui ne ressent pas sur sa joue la brûlure du soufflet appliqué sur une autre joue, quelle qu’en soit la couleur, n’est pas digne du nom d’homme.”
José Marti, Cuba, 1853-1895

 

L’une des caractéristiques de cette première période qui va de la fin du XVe siècle jusqu’au milieu du XVIIIe est la transplantation dans les colonies nouvellement soumises d’une littérature de langues espagnole et portugaise produites par les métropoles à des fins hégémoniques très précises. Les nombreux tableaux, reportages ou récits des premiers conquistadors (dont certains vont jusqu’à dénoncer ouvertement les cruautés infligées aux Amérindiens – Bartolomeo de las Casas pour ne citer que lui) glorifient l’entreprise de conquête.

Plus tard, les moines et les soldats, installés sur ces terres pour « civiliser » les indiens, imposent la langue espagnole qui devient ainsi, l’instrument cruel mais vain de la soumission d’un peuple et de son génocide par les Européens. En devenant, au XVIIIe siècle, la propriété de la bourgeoisie créole, la littérature se développe mais n’a pas pourtant d’originalité propre. En exprimant, sous la forme d’essais polémiques ou d’épopées de mœurs à la manière picaresque les préoccupations d’une minorité, elle imite les modèles culturels en vogue sur le Vieux Continent.

A partir de 1750, l’empire espagnol de l’Amérique latine change de visage. Dans l’ordre intellectuel, on voit surgir et se multiplier les sociétés économiques des « amis du pays » et les loges maçonniques qui auront leur rôle dans le processus qui conduit à « l’indépendance ». La tutelle économique des Espagnols ayant été progressivement remplacée par celle de la France, de l’Angleterre et des Etats-Unis, l’on peut dire que, vers 1850, les pays d’Amérique latine sont aussi colonisés que sous l’ancien régime. Ce transfert de dépendance, qui s’accompagne d’un refus de contrôle des puissances coloniales sur l’administration locale est avant tout l’œuvre de l’aristocratie terrienne mais aucune modification n’intervient dans les structures sociales de ces pays. Tout comme les premières révoltes indiennes, notamment celle de Tùpac Amaru qui prit la tête de l’insurrection contre les troupes espagnoles au Pérou vers 1780, furent impitoyablement réprimées par l’ancienne puissance coloniale, le soulèvement des Indiens des Andes durant tout le XIXème siècle n’aboutira qu’au massacre des populations indigènes.

On peut comprendre alors, dans ce contexte historique bien particulier, l’influence qu’ont dû avoir sur les esprits latino-américains les idées véhiculées par la Révolution française (1789) ou, à une moindre échelle, par le Romantisme allemand (1770). C’est pourquoi, au XIXe siècle, la meilleure prose ne se rencontre pas dans la littérature mais dans les plaidoyers en faveur des causes civiques, dans les réflexions sur l’histoire du continent et dans les écrits polémiques et de combat. Il faut se référer, à cet effet, à ceux qui ont laissé derrière eux des écrits très importants comme le général vénézuélien Simon Bolivar dit le Libertador (1783-1830) ou le président de la République argentine Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888) qui, chacun à sa manière, ont lutté pour la liberté des nations sud-américaines et la culture amérindienne.

Pour comprendre les différents mouvements littéraires qui ont opposé des générations d’écrivains depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la naissance proprement dite du roman contemporain vers 1920, il faut rappeler que les Etats-Unis d’Amérique, après leur propre guerre de Sécession, exercent une domination économique sur la plupart des pays latino-américains et n’hésitent pas à conquérir,  par la force, certains territoires (― en 1846 en s’emparant de la moitié du territoire mexicain, ce territoire conquis s’appelle aujourd’hui : le Texas, la Californie, le Nevada, l’Utah, l’Arizona, le Nouveau-Mexique, le Colorado, ― en 1867, les marines occupent Managua et León au Nicaragua, ― en 1898, intervention des U.S.A. dans la guerre cubaine et dans les Caraïbes…) et donc de nouveaux marchés pour investir leurs capitaux sur des terres où le sous-développement industriel est dû, pour une grande part, au mode d’investissement, essentiellement terrien, de la bourgeoisie créole.

L’attitude intellectuelle qui se remarque aussi bien dans la politique que dans la littérature et qui caractérise la génération des années 1880-1920 est une attitude de réaction contre le pouvoir de l’argent et contre l’industrialisation forcée. Elle se traduit chez les écrivains et notamment chez les poètes — exception faite pour le poète cubain José Marti (1853-1895) — par la volonté d’échapper aux influences hispaniques.

L’attraction qu’exerce l’Europe explique en partie l’exil choisi par un certain nombre d’entre eux et leur goût très prononcé pour une culture cosmopolite. Pour la première fois dans l’histoire littéraire latino-américaine, c’est l’Amérique et le monde que les écrivains ont tenté de toucher pour faire entendre leurs voix. Les poètes de la génération suivante — Pablo Neruda (Chili, 1904-1973), César Vallejo (Pérou, 1892-1938), Nicolas Guillén (Cuba, 1902-1989) — sont redevables aux écrivains de cette génération.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *