La rue Monge et son Poilu

La rue Monge s’étirait d’un côté jusqu’aux dernières maisons avant le début d’un petit ravin qui s’ouvrait sur une pente douce, en terre battue, sur laquelle nous faisions de la glisse sur des luges que nous confectionnions nous-mêmes en agglomérant de vieux chiffons, des morceaux de bois ou de métal, du gros carton, et de la ficelle ou du fil de fer pour l’assemblage. Les rayons du soleil, très présents une grande partie de l’année, se chargeaient de tasser le sol à cet endroit pour le durcir, et plus il était dur, plus la vitesse dans la descente augmentait et plus le nombre de gamelles que nous ramassions aussi. Les éraflures sur nos jambes et nos mains, rajoutées au poids de nos luges, n’affaiblissaient en rien le plaisir que nous ressentions à chaque glissade.

A mi-chemin du ravin s’entassaient de gros troncs d’arbres à l’état brut, couchés, sanglés et bien rangés au pied d’un des murs de Hammam-Salah, en attente d’être débités et avalés par sa grande chaudière à bois. On sautillait dessus au rythme de chorégraphies loufoques, toutes inventées et mises en scène sur place, au gré de la créativité de chacun, et lorsque la fatigue se faisait sentir, on prenait le temps de se reposer et d’emmagasiner des forces avant de remonter la pente en tractant vaillamment nos luges.

Du sommet du ravin, la rue Monge était majestueuse, presque divine. En comparaison, la Cinquième Avenue de New York ou le Boulevard Sunset de Los-Angeles ressemblait à une ruelle de Soweto. J’aurais voulu que cette rue porte le nom d’un indigène de chez nous, mais ni les colons ni les pieds noirs, et encore moins l’Administration coloniale, n’en voulaient. Et même lorsque des opportunités se présentaient pour désigner des douars ou des ruelles de bidonvilles en périphérie de la ville, le choix se portait inéluctablement sur des noms de notables indigènes qui avaient plutôt contribué à notre malheur. J’aurais tellement préféré le nom de l’Emir Abdelkader, ou des frères El-Mokrani, ou bien encore de Cheïkh-Bouamama, à la place des Bugeaud, Gambetta, Foch, Lamoricière, …

J’étais trop petit pour savoir qui était ce personnage qui avait donné son nom à la rue qui m’avait vu naître. Il s’agissait en fait de Monsieur Gaspard Monge (1746-1818), un amoureux des mathématiques. Mais pas que, car il fut aussi l’un des fondateurs de l’École des Arts et Métiers et de l’École Polytechnique, la fameuse École française du génie fondée en 1794 et qui porte encore le surnom de « l’X » en raison de la place des mathématiques dans la formation de ses ingénieurs. Autant dire qu’il fut le géniteur de l’Éducation nationale française. On se demande même parfois ce que le souvenir de cet immense homme de science était venu faire dans cette galère coloniale, au risque de souiller et d’engloutir son nom à jamais.

Dans la rue, qu’Allah nous pardonne les mesquineries qu’on faisait subir à Fernakji, alors que nous n’avions que six ou sept ans. On aurait dû rajouter à son nom le préfixe de Âmmi pour lui aussi, au regard de son grand âge. Quand on jouait au ballon, il recevait sur le corps et le visage un nombre effarant de balles en chiffon ou en plastique derrière lesquelles on courait à longueur de journée. Il restait stoïque, raide ; il ne bronchait pas, ne se plaignait pas ; il lui arrivait même de parler fort à je ne sais qui dans une langue que personne ne comprenait ; il riait parfois bruyamment en faisant de curieuses mimiques, et d’autres fois il souriait en silence, les yeux levés vers le ciel ; il lui arrivait aussi de se mettre en colère en gesticulant à tout va, puis de se calmer et reprendre ses esprits à nouveau.

Une grosse pierre, posée devant haouch-Rekrak, la maison où il habitait, lui servait de siège sur lequel un membre de sa famille l’asseyait pour la journée, lorsqu’il ne pleuvait pas et qu’il ne faisait pas trop froid. Deux chevrons en bois harnachés à ses hanches à l’aide de liens bricolés avec des lanières en cuir lui servaient de prothèses pour remplacer ses jambes absentes. Et lorsqu’il était bien adossé au mur, ses jambes en bois occupaient une bonne partie du trottoir ; il portait aussi de grosses traces de cicatrices dues probablement à des brûlures depuis le sommet de son crâne chauve, orné que de quelques touffes de cheveux disparates, jusqu’à sa poitrine et le long de ses bras. Quelques chicots noircis, largement dévitalisés, se voyaient quand il ouvrait la bouche. L’habitude d’être parmi nous l’avait rendu transparent, invisible ; nous ne le voyions pas ; il faisait partie intégrante de la rue.

Âmmi-Fernakji avait fait la guerre de 14-18 comme soldat français, dans l’uniforme d’un régiment de l’armée française, sans être citoyen français. Il n’avait pas eu beaucoup de chance, sauf celle d’avoir survécu aux obus et aux lance-flammes allemands, et d’avoir été rapatrié à moitié mort parmi les siens. C’était un Poilu de la Grande Guerre comme il se disait à cette époque, un vrai Poilu, à la seule différence que lui fut blessé grièvement dans un combat dont il ne voulait pas, et surtout qui ne le concernait pas. Il est vrai aussi que les livres d’histoire qui racontent la grandeur de la France ne parlent pas de lui, ni des siens qui ont connu le même sort ; ils en sont écartés, exclus, biffés.

Dans l’état où il se trouvait, Âmmi-Fernakji était loin de se douter qu’après la signature de l’armistice du 11 novembre 1918 et la fin de la guerre, ses frères d’armes français, américains, canadiens, britanniques, … avaient eu les honneurs, les fastes et les médailles qui allaient avec, pendant que lui restait muré dans son monde. Et il se doutait encore moins que tous les membres de sa famille, et Allah savait combien ils étaient nombreux, vivaient de sa pension d’invalidité. [1]

[1] Extrait du roman « Le Gamin de la rue Monge, dans les derniers soubresauts de l’Algérie coloniale ».  https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=68200

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