«La captivité des chrétiens, est le principal terreau de La Littérature barbaresque» (Ouarda Himeur-Ensighaoui, Professeur de littérature)

Dans cet entretien inédit, Ouarda Himeur-Ensighaoui, professeur de littérature française et de littérature comparée, lève le voile sur un genre littéraire appelé « littérature barbaresque » et les rapports qu’il tient avec le contexte socio-historique des pays du Maghreb durant l’occupation ottomane. « « La Littérature barbaresque » est un genre littéraire qui a éclot en Occident à partir du XVIème siècle. Son avènement est en relation profonde avec la chute de Grenade en 1492. Celle-ci a été à l’origine de l’exil de milliers de Morisques chassés d’Espagne et de leur repli, avec le concours initial et notable des Barberousse, sur les côtes maghrébines. Cet espace géographique était alors appelé « Barbarie » ; ce qui lui donne, en plus de sa désignation spatiale, une connotation dévalorisante et dépréciative. La « Barbarie » désignait alors, sans distinction, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Lybie qui, à la suite de l’exode des musulmans chassés d’Espagne, notamment, s’étaient livrés à la course en Méditerranée », explique-t-elle.

Quelle définition pouvez-vous donner à « La Littérature barbaresque »?
« La Littérature barbaresque » est un genre littéraire qui a éclot en Occident à partir du XVIème siècle. Son avènement est en relation profonde avec la chute de Grenade en 1492. Celle-ci a été à l’origine de l’exil de milliers de Morisques chassés d’Espagne et de leur repli, avec le concours initial et notable des Barberousse, sur les côtes maghrébines. Cet espace géographique était alors appelé « Barbarie » ; ce qui lui donne, en plus de sa
désignation spatiale, une connotation dévalorisante et dépréciative.
La « Barbarie » désignait alors, sans distinction, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Lybie qui, à la suite de l’exode des musulmans chassés d’Espagne, notamment, s’étaient livrés à la course en Méditerranée. L’activité des corsaires avait pris, au départ, le visage d’expéditions punitives musulmanes contre les rivages chrétiens. Celle-ci, qui ne cessera qu’au début du XIXème siècle sous la pression des pays européens, va par la suite alimenter l’économie des pays sus cités, par le biais des butins rapportés lors des sorties en mer, en biens matériels et en captifs. La captivité des chrétiens, réelle ou fictive, sera le principal terreau de « La Littérature barbaresque ».

Quels sont les types d’écrits classés dans ce genre littéraire ?
Compte tenu du nombre de captifs détenus en « Barbarie », de la diversité de leurs expériences, de la notoriété de certains d’entre eux, du sujet de la captivité qui était une source d’inspiration pour les écrivains de manière générale, la « Littérature barbaresque » était florissante. Elle ne s’est pas exprimée uniquement dans la langue française –qui nous préoccupe ici- mais également dans les langues européennes car la captivité a été aussi
vécue et racontée par des sujets de plusieurs états de l’époque.
De plus, chaque pays de « La Barbarie » avait son lot de relations de captivité et de récits romanesques. Tous se déroulent dans un espace « turquesque », ou « barbaresque », selon les cas, étrange, déroutant, repoussant, terrifiant, fascinant, ou tout à la fois. Ces récits
répondent, bien entendu, à des finalités diverses. Notre entretien n’étant pas destiné à envisager la totalité des textes appartenant à ce genre, nous nous intéressons uniquement à ceux qui ont trait à l’Algérie ottomane ; puisque c’est sous l’occupation des Turcs que cette littérature a fleuri.
1- Il y a en premier lieu des récits de captivité qui se présentent sous forme
d’autobiographies. Le vécu de la servitude est reconstitué –parfois dans sa véritable réalité, parfois avec une amplification du drame- et le plus souvent accompagné d’une foule d’informations qui participent à la connaissance du pays et peuvent être utiles à un possible débarquement. Les informations données sur la Régence d’Alger sont d’ordre économique,
politique, militaire, social, culturel et ethnique. Le mécanisme de ce qui était appelé la traite des blancs constitue aussi un élément important de ces témoignages. Parmi les auteurs-captifs les plus connus, nous avons E. D’Aranda, un brugeois d’origine espagnole dont le séjour à Alger a duré de 1640 à 1642 ; le magistrat R. Du Chastelet Des Boys captif en 1642 ; Le Sieur flamand F. de Rocqueville, débarqué à Alger en 1674 et devenu, pendant neuf mois, porteur d’eau dans la Casbah, et un certains nombre de
religieux de l’Ordre de la Trinité et de l’Ordre de la Merci. Parmi eux, nous avons le Père Hérault qui, n’ayant pu honorer la garantie de la dette qu’il avait contractée pour le rachat des captifs d’Alger, a été jeté dans une basse-fosse. Son supplice de deux ans -1643 à 1645- et sa mort son racontés par ses pairs avec beaucoup de détails dans un ouvrage publié en 1720.
2– Il y a en second lieu des écrits dont l’embrayeur est la captivité dans la Régence d’Alger. Ce qui signifie qu’ils ne sont pas centrés sur la vie personnelle de leurs auteurs et qu’ils ont une valeur informative, pédagogique et idéologique indéniable. Leurs contenus, d’une grande précision pour l’époque, sont d’une grande utilité pour la connaissance des
aspects multiples du pays considéré. La lecture de ces écrits ne doit pas, cependant, se départir de l’esprit critique. Nous pensons à l’ouvrage de Diégo de Haëdo qui transcende l’intimité de la détention -elle a eu lieu entre 1578 et 1581- pour donner à ses lecteurs une « Topographie » et une
« Histoire générale d’Alger » publiée en 1612. La captivité de cet abbé de Fomesta en Espagne, dont la véracité a été contestée par certains critiques, a été accréditée par un témoignage du Père Dan, une personnalité religieuse de l’époque. C’est dans cette même perspective qu’a été écrit le « Journal » de J.-B. Gramaye, Prévôt et historiographe des Pays-Bas, captif à Alger du 9 mai au 19 octobre 1619. Ce bref séjour a alimenté son « Diario » -moins savant et moins instructif que celui de Diégo de Haëdo- qui relève de la diatribe, du pamphlet, d’une rare violence contre la Régence d’Alger.
Ces sources, qu’elles aient un caractère centré sur la personnalité du captif ou un caractère beaucoup plus « extérieur », sont complémentaires dans la mesure où elles font partie de « La littérature barbaresque » ; dans le sens exact et large de l’expression. Leur aspect documentaire est, pour l’essentiel, incontestable et de grande valeur. Pour certains critiques, d’autrefois et de nos jours, il y a parfois des contrevérités, notamment en ce qui concerne les mœurs locales et les mauvais traitements infligés aux captifs et aux négociateurs de leurs rachats.
3- Il y a en troisième lieu des récits de captivité qui se présentent sous forme d’autofiction. Ce qui signifie que l’autobiographie est introduite, sous forme continue ou sous forme fragmentée, dans un récit de fiction. C’est la technique d’écriture adoptée par M. de Cervantès qui parsème ses écrits –que ce soit « Don Quichotte » ou certaines de ses pièces de théâtre- d’événements et de situations vécus lors de sa captivité à Alger, entre 1575 et 1580. Ainsi, pour retrouver l’expérience algéroise de cet illustre captif dans ce roman, le lecteur est amené à reconstruire un puzzle dont les fragments sont éparpillés dans divers chapitres. C’est ce à quoi nous nous sommes livrés pour reconstituer ce que nous avons appelé
« l’épisode mauresque ». Ce fragment, à la fois autobiographique et imaginaire, a fait l’objet d’une partie d’un séminaire dispensé aux étudiants de Master inscrits en « Littérature et civilisation ». Le vécu de M. de Cervantès à Alger, qui se lit parallèlement avec une intrigue amoureuse, est ainsi dilué dans une fiction qui met en scène le vécu romanesque d’un captif chrétien imaginaire et d’une odalisque algéroise également fictive. La « Barbarie » prend, dans cet épisode, le visage à la fois d’une servitude inhumaine imposée à un chrétien jaloux des valeurs de sa religion et d’un « Orient » musulman aux règles de vie rigoureuses imposées aux femmes mais à la richesse combien exceptionnelle.
4- Il y a, en quatrième lieu, des romans, des nouvelles, des poèmes et des pièces de théâtre qui sont intimement liés à la « Littérature barbaresque », dans le sens strict de l’expression. Purement fictionnels, ils sont l’œuvre à la fois d’auteurs célèbres et d’auteurs qui le sont moins. Ce que nous appelons nouvelles, ce sont des fragments de textes consistants et indépendants, insérés dans le corps principal d’ouvrages portant sur différents sujets. C’est
ce que nous retrouvons dans la Relation du voyage d’Espagne de la comtesse d’Aulnoy publiée en 1691. C’est ce que nous avons également relevé dans Le Diable boiteux de A.- R. Lesage paru en 1707 et dans d’autres ouvrages que nous ne pouvons citer dans cet espace. Nous mettons dans la catégorie Théâtre, la pièce de Voltaire intitulée Zulime qui a pour
décor le Royaume de Tlemcen. Cette tragédie « mauresque », présentée au public en 1740 et en 1762, donne à lire à la fois les démêlés politiques et militaires entre les Turcs et les Algériens et les Turcs et les Espagnols et une passion tragique, parce qu’impossible, entre un esclave chrétien et une musulmane de la noblesse. Les comédies, au ton léger et burlesque, ne manquent pas non plus au corpus « barbaresque » et, ce, jusqu’à la prise d’Alger en 1830. C’est dans les jardins d’un harem appartenant au riche algérien Hassan que se déroule L’Algérien ou les muses comédiennes
de L. de Cahusac. La comédie fonctionne ici encore sur les clichés habituels mis en spectacle pour le roi de France en 1744, à la faveur de sa guérison.
Le roman, par rapport à la nouvelle et au théâtre, est peu représenté dans « La littérature barbaresque ». Le roman français, bien entendu. Le plus représentatif et le plus connu, des connaisseurs, est celui du Sieur de Gomberville intitulé : L’exil de Polexandre et d’Ericlée, paru en 1619. Pour compléter le corpus romanesque « barbaresque », il faut aller dans les
Lettre s italiennes, espagnoles et anglaises, qui ont connu des traductions dans diverses langues.

Finalement, quelle est la place de l’exotisme et de l’Orientalisme dans cette « Littérature barbaresque » ?
L’exotisme, qui doit sa naissance à la découverte du nouveau monde, est un point de vue littéraire et artistique vivace jusqu’au XVIIIème. Il est, comme le montre le spécialiste de la question J.-M. Moura, l’expression d’un ailleurs étrange, pittoresque et, à ses débuts, plutôt instructif et attachant. Les civilisations inconnues étaient alors, pour l’Occident, une école de vertus et de partage. Compte tenu de ce que nous avons dit plus haut, ces valeurs
s’appliquent rarement au corpus « barbaresque » qui nous concerne. Les lieux, les personnes ou les personnages, les coutumes, les richesses matérielles et l’organisation sociale peuvent avoir de l’attrait et même de la séduction, mais la différence religieuse réduit, quand elle ne l’annihile pas, l’adhésion à cette altérité. L’orientalisme, lui, s’est notamment développé au XIXème siècle mais des traces de sa perception du monde est déjà perceptible dans les ouvrages du XVIème siècle. Il constitue
au fil des siècles une véritable école et a été représenté par des auteurs et des peintres célèbres. Sa vision de l’autre et de l’ailleurs, étrangers et pittoresques, est rendue possible soit par une proximité et un vécu avec une civilisation inconnue, soit par une imagination nourrie essentiellement des récits rapportés par les voyageurs.
Les œuvres de fiction, où le discours orientaliste est évident, mettent en scène des femmes sublimes par leur beauté, leur habillement raffiné, leurs bijoux inestimables, leur tendance à la frivolité si ce n’est à la luxure, mais qui souffrent, malgré le confort ou l’affection dont elles bénéficient, de l’absence de liberté. L’incursion de l’étranger dans cet univers fantastique mais inaccessible est un préalable pour la mise en œuvre de ce discours sur
l’altérité. Le chrétien, en ce qui concerne notre corpus « barbaresque », est le sauveur qui finit par emporter vers son pays celle qui l’a choisi et libéré, soit à la suite d’une intrigue contre son clan, soit avec les milliers d’écus nécessaires à l’évasion.

Notre dernière question : La « Littérature barbaresque » est-elle enseignée à l’université et quelle est sa place dans le paysage culturel, d’ici et d’ailleurs ?
A ma connaissance, cette littérature ne fait l’objet d’aucun enseignement universitaire, dans notre pays et quel que soit le palier d’études. Nous avons innové en l’introduisant dans un séminaire qui a reçu beaucoup d’intérêt de la part des étudiants. Un certain nombre de travaux d’universitaires algériens, soutenus comme thèses ou présentés sous forme de conférences, en France essentiellement, sont des références en la matière. Les auteurs les plus connus ont donc fait l’objet de recherches diverses et pointues.
En France, la « Littérature barbaresque », ou son équivalent « turquesque », était déjà un objet d’étude avant les années soixante. Le spécialiste en la matière, est A. Vovard. Cette littérature du passé est, aujourd’hui, enseignée avec beaucoup d’attention dans certaines universités françaises et des équipes de recherches en font la matière première de leurs interrogations.
Au milieu du XIXème siècle, cette source d’inspiration qu’était la « Barbarie » est en voie de disparition. Le bassin méditerranéen connait alors des bouleversements politiques et militaires qui donnent lieu à d’autres types d’écrits et à d’autres visions du monde. Il y a, cependant, aujourd’hui, une résurgence de la « Barbarie » dans la production romanesque algérienne et étrangère qui répond soit à une forme esthétique, soit à une mise en texte
idéologique, soit aux deux exigences.




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