« La Haine comme rivale » de Saïd Sadi : manuel du guerrier de la lumière

Après La guerre comme berceau (1947-1967) salué par la presse comme « un livre à ranger parmi les grandes autobiographies dans le monde de la littérature», La fierté comme viatique (1967-1987) où il relate l’épopée d’une jeunesse armée de sa seule foi en une Algérie plurielle et qui a réussi, contre vents et marées, à fissurer le glacis de la pensée unique, Saïd Sadi enchaine, dans le troisième tome de ses mémoires, par un véritable manuel de résistance morale et politique contre les idéologies du malheur et de la haine. Intitulé à juste titre La haine comme rivale, ce livre qui couvre la période allant de 1987 à 1997, n’enseigne pas aux lecteurs les méthodes et les schémas à suivre pour désamorcer les inimitiés  et les ressentiments qui minent les nations et les États mais montre, à travers les différents défis que l’auteur et ses camarades ont eu à relever et le stoïcisme qu’ils ont opposé aux violences auxquelles ils ont dû faire face au quotidien, qu’il est toujours possible d’affronter la haine sans pour autant se laisser contaminer par ses travers, quand on porte un combat basé sur des convictions profondes et que, incontestablement, les luttes qui aboutissent sont toujours celles qui s’inscrivent dans une perspective historique. Dédié à Mustapha Bacha, cheville ouvrière du RCD, La haine comme rivale est, comme dirait l’essayiste Bachir Dahak,  « une véritable radiographie de l’histoire politique de l’Algérie avec un défilé impressionnant de personnalités, des portraits sans complaisance, souvent surprenants, et des analyses fulgurantes. »

La création du RCD : un dur défi

La haine comme rivale est peut-être d’abord et avant tout un livre sur le RCD et son long combat pour la démocratie dans une Algérie grippée par la pensée unique et menacée de disparition par l’islamisme et le militarisme. En effet, Saïd Sadi y raconte comment l’idée de fonder un parti posulant la culture comme condition de la démocratie avait émergé dans les rangs du Mouvement culturel berbère. Compte tenu des aléas de la clandestinité qui, en plus de la répression qu’elle suscitait, plaçait les militants dans une posture d’intrus dans le champ politique algérien peuplé de notables jaloux de leur notoriété et de leur butin de guerre, l’Algérie, Saïd Sadi et ses camarades ont décidé d’assumer leur combat politique publiquement et de défier le parti unique et l’autoritarisme de l’État. Dans un premier temps, ils ont créé, en 1985, la Ligue algérienne des droits de l’Homme, ce qui les a conduits devant la Cours de Sûreté de l’État et a valu aux acteurs les plus engagés de sévères condamnations avec détention au pénitencier de Lambèse. Dans le même sillage, à leur sortie de prison en 1987, certains de ces militants dont Saïd Sadi ont décidé de mettre en place un parti politique et revendiquer ouvertement leur projet qui est celui d’une Algérie démocratique et plurielle. Tout en revenant sur les assises du MCB, les circonstances de la création du RCD, notamment après les événements d’octobre 88 et la fameuse rencontre avec Larbi Belkhir à laquelle, on apprend que Hachemi Nait Djoudi, secrétaire général du FFS, avait participé, on découvre  les hostilités suscitées par la naissance de ce nouveau parti aussi bien du côté du pouvoir, des islamistes que du FFS de Hocine Ait Ahmed… et de l’ambassade d’Irak à Alger.

Selon Saïd Sadi, si le RCD avait trouvé à ses débuts une énergie structurante exceptionnelle en la personne de Mustapha Bacha, il a dû faire face au problème de l’intégration des anciens militants du FLN dont Mokrane Ait Larbi qui avait été candidat aux législatives du parti unique en 1977 et qui fut, en l’espèce, un cas typique. Se présentant comme numéro 2 du parti alors qu’il avait le statut de secrétaire national comme plusieurs autres cadres, il a fait à plusieurs reprises des déclarations publiques aux antipodes des positions officielles du parti, ce qui a provoqué à maintes fois l’indignation de la base militante. C’est ainsi qu’il apporta sur un plateau de télévison sa solidarité à Saddam Hussein  pendant la guerre du Golfe alosrs que la déclaration du RCD avait officellment condamné l’invasion du Koweit avant de se prononcer pour un compromis avec le FLN. « Nous devions débriefer nos sorties le samedi, début de semaine. Je lisais la presse dans le bureau en attendant l’arrivée des secrétaires nationaux, quand je découvris le compte rendu de la conférence que Mokrane Aït Larbi avait animée à Blida. On pouvait lire que le RCD était prêt à composer avec les gens de bonne volonté du FLN comme monsieur Mouloud Hamrouche. Au-delà du fait que nous n’avions pas cessé de dénoncer les manœuvres d’un chef du Gouvernement qui avait dévoyé l’ouverture politique et jouait insidieusement de la nuisance islamique, l’hypothèse de cette collaboration ne fut jamais abordée dans le parti », lit-on dans La haine comme rivale. Habité par des convictions panarabistes, Mokrane Ait Larbi récidive à plusieurs reprises avant de tenter une  dissidence au sein du parti et d’ouvrir une permanence individuelle dans un local mis à sa disposition par Mocef Bengana, un avocat d’Alger, sis rue du Docteur-Saadane. Après un rapport de M’barek Cherbal, responsable du Bureau Régional d’Alger où était structuré M. Ait Larbi, celui-ci avait été convoqué par le Conseil des sages suite à cette action séditieuse ; il n’y avait jamais répondu et fut exclu. Ceci dit, les turbulences internes auxquelles fut confrontée la génération d’après guerre sont relatées sans acrimonie. C’est là aussi là l’une des qualités de l’ouvrage : témoignaer sans haine.

Mohamed Boudiaf-Saïd Sadi : la grande convergence

Le projet politique du RCD est très clair : une Algérie laïque et moderne qui partage solidairement son destin avec son voisinage immédiat, ouverte sur le monde et aux valeurs de la démocratie libérale, et qui revendique l’ensemble des héritages qui ont sédimenté à travers l’histoire. Cette vision qui avait l’avantage de se distinguer de la littérature national-populiste qui dominait alors dans le champ politique algérien séduisait spontanément les classes moyennes et les élites du pays. À son arrivée au pouvoir en pleine crise institutionnelle exacerbée par les violences islamistes et l’arrêt du processus électoral, Boudiaf porte une attention particulière au RCD. Son premier entretien avec Saïd Sadi a été à la fois franc et émouvant. Les propos de l’un et l’autre se faisaient harmonieusement écho. Boudiaf avait la légitimité et l’expérience ; Sadi avait l’audace de la pensée et la force nécessaires pour porter sur le terrain des luttes le projet de la rénovation nationale. Le duo était tel que la lecture de leurs échanges révèle deux partenaires liés par un même destin. C’est Amara Benyounes qui fera remarquer à Saïd Sadi que Boudiaf ne s’adressait pas au Secrétaire Général du RCD mais à son Premier ministre. Toutefois, cette convergence ne tardera pas à être rompue puisque, à peine Boudiaf avait-il commencé à lui donner forme sur le terrain qu’il fut lâchement assassiné. Pourquoi ? Par qui ? Dans quelles conditions ? Quels étaient les mobiles apparents et les mobiles cachés de cet odieux assassinat ? Quel était son impact sur le RCD dont la dynamique de refondation nationale  se prolongeait dans une étroite collaboration avec Mohamed Boudiaf ? En relatant les faits ayant marqué cette période et en analysant les enjeux, Saïd Sadi apporte des éléments de réponses très précieux à chacune de ces questions. De plus, il laisse supposer que la connexion et les convergences stratégiques entre le Président Boudiaf et le jeune leader du mouvement démocratique qu’il était ; connexion liant deux générations (celle de la guerre et celle de l’indépendance, un arabophone et un kabylophone ) n’était pas du goût des nationalistes conservateurs qui avaient étouffé la nation en la réduisant à l’arabo-islamisme et qui jouaient sur les divisions régionales pour consolider leur pouvoir.

On peut lire dans La haine comme rivale que beaucoup de groupes voyaient cette convergence stratégique entre les deux hommes avec une insondable haine, y compris Hocine Ait Ahmed, et tous les éléments fournis dans le livre convergent vers l’idée que l’assassinat de Mohamed Boudiaf n’est en rien étranger à son rapprochement avec le RCD.

Autre événement qui confirmait les limites que la mafia imposait aux cadres de l’Etat : l’assassinat  de Abou Bekr Belkaid, ancien responsable au sein de la fédération de France du FLN, originaire de Tlemecen, survenu juste après s’être affiché publiquement comme soutien à la candidature de Saïd Sadi aux présidentielle de 1995. Il souligne cette propension maladive de certains cercles à empêcher la jonction entre la génération de la guerre et celle de l’indépendance, les arabophones et les kabylophones, surtout quand ceux-ci sont ouvertement acquis aux valeurs de la modernité. « Dans le système FLN, il pouvait être toléré de quitter un clan pour rallier un autre, mais sortir de la matrice et exprimer une opinion ou, pire, affirmer une opposition, participait d’un viol de la loi du milieu qui pouvait se payer cash. Lorsque cette désertion s’accompagnait d’une alliance avec un acteur extérieur aux cloaques claniques, la sanction était sans appel. Je ne pouvais pas le démontrer mais ma conviction était faite : Boudiaf et Belkaïd avait perdu la vie à cause de leur résolution à construire une autre perspective politique avec une génération étrangère aux normes et aux tutelles du glacis FLN », écrit Saïd Sadi.

Matoub Lounès : un écorché vif d’une grande densité

La parcours de résistance du RCD  et, plus généralement, des démocrates, est jalonné d’assassinats. Après l’arrêt du processus électoral et l’arrestation de la majorité des chefs du FIS, plusieurs groupes armés affiliés à ce parti sont apparus et commencent à cibler les élites, notamment des intellectuels hostiles à l’islamisme avant de s’attaquer à tous les agents de l’État puis aux Algériens sans distinction. Il s’agit de terroriser la population pour la rallier à leur cause. C’est dans ces circonstances que Matoub Lounès a été enlevé le 25 septembre 1994. Toutefois, une forte mobilisation des citoyens qui menaçait d’investir tous les maquis de la région de Kabylie jusqu’à récupérer son idole a contraint les islamistes à libérer l’artiste deux semaines plus tard. Cet affront ne sera pas digéré par les islamistes qui, après  l’échec du Contrat de Rome qui a voulu blanchir le FIS de tous ses crimes et le réhabiliter politiquement, vont redoubler de férocité et multiplier leurs expéditions punitives tout azimuts. Les violences islamistes se sont en effet exacerbées et les massacres de masses se sont banalisés.  Rien ne pouvait plus arrêter les différents groupes armés qui voulaient se venger de toutes celles et tous ceux qui, directement ou indirectement, avaient refusé de souscrire à leur projet « d’enterrer l’Algérie de la Soummam ». Si bien que tous les symboles du monde qui n’était pas le leur, les intellectuels, les femmes, les artistes, les ressortissants européens, etc., étaient impitoyablement assassinés. Après, Rachid Tigziri, Djaffar Ouahioune, Tahar Djaout, Mahfoud Boucebci, Djilali Liabès, Djilali Belkhenchir, Said Makebl, Hasni, Katia Bengana, Abdelkader Alloula et tant d’autres, Matoub Lounes n’était plus à l’abri. Il fallait le protéger. L’éloigner du pays. Mais le chanteur tenait viscéralement aux odeurs, aux bruits et aux fureurs de sa Kabylie. « Loin de sa Kabylie, Matoub était comme un poisson hors de l’eau », écrit Saïd Sadi. Dans La haine comme rivale, il raconte avec une rare tendresse sa relation avec Matoub Lounes avec qui il a partagé un long parcours où l’icône kabyle soutenait publiquement les actions du RCD, avant de participer au  congrès du Mouvement pour la république et, plus généralement, aux marches contre les violences ; une solidarité qui se manifesta aussi à son dernier gala au stade Benalouache à Béjaia en 1997.

Saïd Sadi restitue toute l’épaisseur psychologique du personnage et nous offre, à travers des anecdotes d’une stimulante flamboyance, le portrait d’un écorché vif qui est prêt à en découdre avec la planète entière pour une poignée de terre de son pays natal. Ce témoignage inédit et émouvant n’a pas réussi et ne réussira pas à ressusciter  « le rebelle », assassiné le 25 juin 1998, mais il est parvenu à démontrer que la noblesse et la sincérité de son engagement sont et demeureront éternelles. « Sous l’écorché vif qui pouvait s’emporter sans raison apparente ou céder à la provocation gratuite vivait un homme profond et rationnel. Nous étions devenus amis. J’étais une des rares personnes dont il acceptait d’entendre les avis et il n’était pas rare que ses amis ou ses proches m’appellent pour le raisonner quand il persistait dans une décision ou une position inconvenante ou qui pouvait lui être préjudiciable. Il était très proche de ma famille. Il avait un grand respect pour mon épouse Djoher qu’il cita dans une de ses chansons traitant du Printemps berbère et couvrait de cadeaux mes enfants qui l’adoraient. Nous avions des discussions d’une grande densité intellectuelle. Peu de gens le savent mais, au milieu des années quatre-vingt-dix, il lui arrivait de lire un voire deux livres par semaine. Et à l’inverse d’autres artistes, il affichait ses opinions et sympathies politiques sans détours ni tergiversations. Il m’appelait Amγar, le Vieux. À la fin d’un dîner, il eut ces paroles : ‘‘Tu sais Amγar, il y a des choses que toi tu ne peux pas dire, moi si. Et ces choses qui gênent ou choquent doivent être dites. Il faut bien que ce siècle avance pour nous aussi.’’ », lit-on dans La haine comme rivale.

En plus de la création du RCD, de la résistance anti-islamiste, de la promotion du projet démocratique et de l’idée de la laïcité face à une classe politique conservatrice, haineuse et violente, Saïd Sadi raconte dans La haine comme rivale les mœurs politiques d’une époque en n’occultant aucun des épisodes et en montrant, avec une rare lucidité, comment des ressentiments individuels ont pu contraindre le combat d’une génération et hypothéquer le destin d’un pays. C’est avec dépit que l’on ferme ce livre qui nous dit, nous montre par où l’Algérie est passée pour rater son rendez-vous avec l’Histoire ; c’est en même temps avec une admiration sans bornes pour les démocrates qui, inlassablement, ont croisé le fer avec les ténèbres pour que survive notre droit à la parole, à la lumière, que l’on tourne la dernière page de cet ouvrage que l’on lit d’une traite.

Said Sadi, La haine comme rivale. 1987-1997, émoires, Tome III, éditions Altava, Paris, février 2023, prix : 30€ ; éditions Frantz Fanon, Boumerdès, mars 2023, prix : 2000 DA.

 

 

 

 

One thought on “« La Haine comme rivale » de Saïd Sadi : manuel du guerrier de la lumière

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *