La Turquie ou le caillou dans la chaussure de l’Europe

La Porte Sublime n’est plus le siège du gouvernement du sultan de l’Empire ottoman et ne menace plus aucun peuple d’invasion depuis son déclin et sa chute à la fin de la première guerre mondiale. C’est de l’histoire ancienne, certes, mais sa diplomatie et son armée n’en continuent pas moins aujourd’hui d’envenimer la vie de ses partenaires et de ses voisins qui savent, eux, pourquoi elle peut se le permettre impunément.

D’abord, la Turquie est membre de l’Otan. Elle a rejoint cette puissante institution militaire internationale depuis 1952, lors de la guerre froide. Ce sont les Occidentaux eux-mêmes qui insistèrent lourdement pour son intégration afin d’éviter qu’elle ne bascule de l’autre côté du rideau de fer. Elle s’est ensuite associée à l’Union européenne et aux communautés qui l’ont précédée depuis 1963 et a officiellement été reconnue candidate à l’adhésion depuis 1987 dans le but d’en être membre à part entière et non plus seulement comme associée croupion. Elle voulait peser pour en tirer le maximum de bénéfices diplomatiques, économiques et financiers.

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Mais quatre-vingt millions de Turcs musulmans dans une Europe très majoritairement chrétienne posent forcément problème, car si les États européens persistent à s’accommoder de cette diversité contrainte, leurs peuples, eux, renâclent et traînent les pieds. À chaque échéance électorale, l’épouvantail « turc et musulman » s’invite dans les débats. Nombre de gouvernants européens voient leurs oppositions gonfler exagérément pour atteindre des sommets, et pour certains d’entre eux prendre les rênes du pouvoir. Seules des interrogations politiques et idéologiques continuent de freiner le processus de son adhésion, aujourd’hui presqu’à l’arrêt. Mais dès que les discussions reprennent, l’élan vers la droite extrême repart à la hausse.

Elle est également la puissance militaire occupante d’une partie de l’île de Chypre depuis 1974. Elle s’y était installée au temps de sa splendeur mais dut, dès sa chute, céder ses droits aux Britanniques qui en firent une colonie peuplée par les deux communautés. Lorsque ces dernières décidèrent de ne plus vivre ensemble, les Turcs qui représentaient 18% de la population lancèrent alors une offensive militaire pour s’accaparer de presque 40% du territoire chypriote. Bien que désavouée par les Nations unies, la situation est toujours en l’état.

Récemment encore, la Turquie lança une opération militaire d’envergure dans le nord de la Syrie contre les Kurdes qui fit beaucoup de morts civils et déclencha un exode massif de plusieurs centaines de milliers de réfugiés qui s’élancèrent à leur tour vers le nord pour rejoindre les principales routes migratoires via les Balkans avec l’espoir de rejoindre l’Europe. Ces masses humaines, quatre millions contenus à sa frontière nord et quelques autres millions à sa frontière sud, pour la plupart confinées dans une misère effroyable, constituent le robinet avec lequel la Turquie négocie le reste de la manne financière qu’elle touchera. Et à chaque contrariété d’ordre politique ou de besoin d’argent criant, elle se manifeste par « Retenez-moi ou j’ouvre le robinet », autrement dit « j’ouvre les portes ».

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Très récemment encore, le vide crée en Libye par la disparition de Mouammar Kadhafi a ouvert un boulevard à nombre d’opportunistes de ce pays, tous cornaqués de l’extérieur. Un ancien de ses généraux, Khalifa Haftar, devenu maréchal depuis, représente les intérêts de l’Egypte, des Emirats arabes unis, de l’Arabie saoudite et de la Russie. Face à lui, un rival, Fayez el-Sarraj, dont le gouvernement a pris de plus en plus d’importance parce que reconnu et légitimé par la communauté internationale, compte sur l’appui du Qatar et de la Turquie, deux têtes de pont pour l’idéologie des Frères musulmans. Mais pas que, parce que la Libye est à seulement 200 km des frontières de l’Europe. Et pour la Turquie, faire des côtes libyennes un second robinet, dont le débit est celui-là bien plus important, est politiquement et financièrement inespéré. On comprend mieux pourquoi l’Europe, et à travers elle la France, devient de plus en plus fiévreuse ces temps-ci. Si la Turquie s’offre la porte libyenne par où affluèrent tous ceux déversés jusque-là et depuis des années sur les côtes italiennes et dont les bataillons en attente continuent de grossir, ils ont de quoi se faire du mouron. Y a-t-il encore un doute sur l’identité du caillou dans la chaussure de l’Europe ?

Mohamed Zitouni, auteur du roman « Le Gamin de la rue Monge, dans les derniers soubresauts de l’Algérie coloniale ». https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=68200

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